Illettrisme en formation professionnelle : repérer et accompagner un stagiaire en difficulté avec l'écrit
Un stagiaire qui prétexte avoir « oublié ses lunettes » pour ne pas remplir un questionnaire, qui demande systématiquement à un tiers de lire les documents à sa place, ou qui mémorise tout à l’oral sans jamais prendre de notes : ces signaux, bien identifiés par les professionnels de l’insertion, sont trop souvent ignorés en organisme de formation généraliste. Pourtant, la probabilité de croiser un stagiaire en difficulté avec l’écrit n’a rien d’anecdotique, et le Référentiel National Qualité en fait une exigence de repérage et d’adaptation, pas une option pédagogique.
L’illettrisme, une réalité qui concerne aussi votre organisme
Selon l’Insee, en 2022, 10 % des personnes de 18 à 64 ans vivant en France éprouvent des difficultés dans les domaines fondamentaux de l’écrit ; parmi les adultes qui ont été scolarisés en France, 4 % sont en situation d’illettrisme, soit environ 1,4 million de personnes. Ce taux a été divisé par plus de deux depuis 2004, mais il reste loin d’être négligeable, en particulier dans certains bassins d’emploi et certains secteurs (bâtiment, logistique, propreté, hôtellerie-restauration) très représentés parmi les publics en reconversion ou en insertion qui poussent la porte d’un organisme de formation.
Il faut distinguer trois situations que l’on confond souvent :
- L’illettrisme : une personne scolarisée en français qui n’a pas acquis ou a perdu la maîtrise de la lecture, de l’écriture ou du calcul.
- L’analphabétisme : une personne qui n’a jamais été scolarisée, quelle que soit la langue.
- Le FLE (français langue étrangère) : une personne qui maîtrise sa langue d’origine mais découvre le français.
Ces trois situations appellent des réponses pédagogiques différentes. Un stagiaire en difficulté avec le français parce qu’il n’est pas sa langue maternelle n’a pas besoin du même accompagnement qu’un stagiaire francophone qui n’a jamais consolidé ses bases à l’écrit — d’où l’importance d’un repérage qui ne se limite pas à un test de niveau générique.
Le cadre légal : une priorité nationale, pas une sensibilité de formateur
L’article L. 121-2 du Code de l’éducation dispose que la lutte contre l’illettrisme constitue une priorité nationale, prise en compte par le service public de l’enseignement mais aussi par l’ensemble des organismes publics et privés qui assurent une mission de formation ou d’action sociale. L’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI), créée en 2000, n’a pas de pouvoir réglementaire mais coordonne les outils de repérage et d’accompagnement de référence, dont le test EVA, utilisable en tout début de parcours.
Pour un organisme de formation certifié Qualiopi, cette priorité nationale se traduit concrètement dans deux indicateurs du Référentiel National Qualité.
Repérer dès le positionnement (indicateur 8)
L’indicateur 8 exige une évaluation des acquis et des besoins du bénéficiaire à l’entrée en formation. Pour être réellement utile face à une difficulté avec l’écrit, ce positionnement ne peut pas se limiter à un questionnaire papier auto-administré : c’est précisément l’outil le moins adapté pour détecter la difficulté qu’il est censé révéler.
En pratique, un positionnement qui fonctionne combine :
- un entretien oral individuel, propice à l’observation directe (hésitation à lire une consigne, évitement, demande d’aide) ;
- des mises en situation concrètes plutôt que des exercices abstraits de lecture-écriture isolés ;
- une attention aux signaux indirects : parcours professionnel marqué par des métiers peu qualifiés, ruptures scolaires précoces, stratégies de contournement déjà évoquées en introduction.
Le repérage n’a pas vocation à étiqueter le stagiaire ni à figurer nommément dans son dossier sous l’intitulé « illettrisme » — la donnée est sensible et doit rester traitée avec discrétion. L’auditeur attend une preuve que le positionnement a permis d’identifier un besoin d’adaptation, pas un diagnostic médical ou social exposé sans discernement.
Adapter la prestation, l’accueil et le suivi (indicateur 10)
Une fois le besoin repéré, l’indicateur 10 impose d’adapter la prestation, l’accueil et le suivi du bénéficiaire. Concrètement, cela peut passer par :
- des supports multimodaux : pictogrammes, schémas, vidéos, enregistrements audio des consignes, en complément — jamais en remplacement pur et simple — des supports écrits ;
- un rythme adapté et des séances courtes plutôt qu’une session intensive dense en lecture ;
- une évaluation orale possible en alternative à un QCM écrit, quand l’objectif pédagogique visé (compétence professionnelle) ne dépend pas lui-même de la maîtrise de l’écrit ;
- un accompagnement individualisé renforcé, avec un point de suivi dédié plutôt qu’un simple ajustement collectif.
Sur ce dernier point, l’intensité et la fréquence des séances comptent davantage qu’on ne le pense spontanément. Une méta-analyse de Kindl et Lenhard, publiée en 2023 dans Educational Research Review et portant sur 39 études contrôlées, montre un effet positif mais modeste des interventions de littératie fonctionnelle pour adultes, et souligne que les formats à fréquence hebdomadaire plus faible — des séances plus espacées dans le temps — se révèlent plus efficaces que des formats intensifs concentrés (voir l’étude). Un argument concret pour ne pas chercher à « rattraper » une difficulté d’écrit en une seule séquence dense, mais à l’accompagner sur la durée du parcours.
L’enjeu dépasse la seule réussite de l’action de formation en cours. Une étude longitudinale britannique de Parsons et Bynner, portant sur deux cohortes de naissance suivies jusqu’à l’âge adulte, établit que les adultes ayant de faibles compétences en littératie ou en numératie ont une probabilité significativement plus élevée de connaître le chômage et un accès réduit à la formation en emploi. Un accompagnement réussi en formation initiale a donc un effet qui dépasse le seul indicateur Qualiopi.
Les ressources et partenaires pour ne pas rester seul
Aucun organisme n’est censé transformer son équipe pédagogique en spécialistes de la remédiation en lecture-écriture. Plusieurs relais existent :
- l’ANLCI, qui met à disposition des outils de repérage et des référentiels de compétences clés utilisables par les formateurs non spécialistes ;
- les OPCO, qui financent souvent des modules de remise à niveau ou de consolidation des savoirs de base, en complément ou en amont d’une action de formation qualifiante ;
- le certificat CléA, qui structure une évaluation et une validation du socle de connaissances et de compétences professionnelles (communication en français, calcul, usage du numérique) pour un stagiaire en demande de consolidation plus large que le seul cadre de votre action ;
- les structures locales de lutte contre l’illettrisme (centres de ressources illettrisme régionaux), pour une orientation quand le besoin dépasse ce que votre organisme peut raisonnablement traiter en interne.
Orienter un stagiaire vers un dispositif plus adapté n’est pas un aveu d’échec : c’est une réponse professionnelle, à documenter comme telle dans son dossier de suivi.
Ce que vérifie l’auditeur Qualiopi
Lors d’un audit, l’auditeur ne demande pas un registre nominatif des stagiaires en difficulté — ce serait d’ailleurs problématique au regard du RGPD. Il vérifie plutôt :
- que l’outil de positionnement permet, par sa conception, de repérer une difficulté avec l’écrit (et pas seulement de la présumer absente) ;
- qu’au moins un exemple documenté d’adaptation de parcours existe dans vos dossiers de preuves, même anonymisé ;
- que vos formateurs savent expliquer, à l’oral lors de l’entretien d’audit, comment ils réagiraient face à un stagiaire qui peine à lire une consigne ;
- que votre procédure d’orientation vers un dispositif externe (OPCO, CléA, structure spécialisée) est identifiée quand la situation dépasse le champ de votre action.
Erreurs fréquentes à éviter
- Confondre illettrisme et handicap : ce sont deux situations distinctes, qui relèvent de logiques et de dispositifs différents (l’accueil du handicap relève de l’indicateur 26).
- Ne proposer que des supports écrits, sans jamais varier la modalité de transmission ni d’évaluation.
- Présumer un niveau à partir de l’apparence, du métier visé ou de l’origine du stagiaire — les signaux indirects orientent, ils ne remplacent pas l’observation en situation.
- Stigmatiser en désignant explicitement la difficulté devant le groupe, ce qui renforce l’évitement plutôt que de le lever.
Passez à l’action
Le repérage et l’adaptation face à une difficulté avec l’écrit s’intègrent naturellement dans les preuves attendues aux indicateurs 8 et 10 de votre système qualité. Le Kit Certif Complet (297 €, garantie 14 jours) fournit les trames de positionnement et les modèles de preuves pour documenter ces adaptations sans complexité inutile. Vous démarrez votre activité d’organisme de formation ? L’ebook « Créer son organisme de formation en 30 jours » (67 €) pose les fondations dès la création, et le Pack complet (347 €) réunit les deux ressources. Retrouvez tous nos articles du blog pour approfondir chaque indicateur du référentiel.
Questions fréquentes
+Illettrisme et FLE (français langue étrangère), est-ce la même chose ?
Non. L'illettrisme concerne une personne qui a été scolarisée en français mais n'a pas acquis ou a perdu la maîtrise de la lecture, de l'écriture ou du calcul. Le FLE concerne une personne qui maîtrise une autre langue mais apprend le français. Les deux appellent des réponses pédagogiques différentes, et les confondre conduit à un mauvais accompagnement.
+Un organisme de formation généraliste doit-il proposer une action spécifique contre l'illettrisme ?
Non, ce n'est pas une obligation de proposer une prestation dédiée. En revanche, les indicateurs 8 et 10 du Référentiel National Qualité imposent de repérer les difficultés à l'entrée et d'adapter la prestation, l'accueil et le suivi en conséquence, y compris en orientant vers un dispositif plus adapté si nécessaire.
+Le certificat CléA est-il la seule réponse à l'illettrisme ?
Non, mais c'est une réponse structurée et reconnue pour un stagiaire en demande de consolidation du socle de connaissances et de compétences professionnelles (communication en français, calcul, usage du numérique). Pour une difficulté ponctuelle repérée en cours de parcours, une adaptation pédagogique interne suffit souvent, sans réorientation.